KID LOCO HONKY TONK BLUES
Aujourd’hui nous nous pencherons sur l’étude du déplacement dans le temps et dans l’espace des personnes et des marchandises. S’imposera ensuite logiquement une réflexion plus large sur l’histoire en tant que déroulement, projet et accomplissement. Je vais vous demander de vous asseoir. Très bien, merci.
Part 1. L’HISTOIRE authentique de KID LOCO : le diable au croisement.

" I went to the crossroad, fell down on my knees, " Robert Johnson,

Tout commence par Papa Loco, la main calleuse, la voix rugueuse. En plus d’une dentition en travaux, Papa Loco est doté d’une infinie patience. Le grand père de Kid Loco lui apprend l’art de repérer les aigles dans le ciel et de surprendre les loups au crépuscule. Un beau jour, usé mais heureux Papa Loco s’envolera au paradis artificiel du blues. Mais Kid Loco aura promis. Oui, promis . Et sa promesse il tiendra. Blues et rythme, rythme et blues, il est ici question du ballet lascif entre ces deux forces sensuelles et malignes.

Le vieux vendeur de bibles au porte à porte a sur la figure autant de rides que de malice. " Tu vas écouter les Lafayettes, " promet Papa Loco. Et promesse il tiendra. Et plus rien ne sera jamais pareil. LOCO n’est pas du genre à dire non. Par un de ces samedis poisseux, sans vent, où seul le bourbon apaise les nerfs, Papa Loco amène donc le tout jeune KID LOCO dans une hangar isolé, à quelques encablures de la 61 et de la 42. Il faut attendre quelques minutes que les yeux s’accoutument à la pénombre. De vieux sacs en toile épaisse, des maillots de corps gluants de sueur, une vieille trop fardée, des langues pâteuses… Un harmonica traîne dans la terre battue. Des filles en sous vêtements, des parfums bon marché. La torpeur engourdit hommes et bêtes. Or le jeune LOCO n’a-t-il pas été élevé dans le respect des gospels et la crainte du Seigneur ? Pour la première fois il entend les Lafayettes. Il les voit jouer comme je vous vois. Ici, on roule les cigarettes comme on égorge les poulets. On attrape la guitare comme on dégrafe son pantalon. Cette expérience sera décisive. Ce sera le déclic de toute la LOCO-motion : un mouvement résolument tourné vers l’avant, fondé sur la digestion du passé, jalonné de rencontres décisives. Dès le dimanche matin, KID LOCO largue les amarres. Un long périple l’attend. Et le diable est dans le coup ? demanderez-vous. Bingo. Et pas seulement le diable, mais le crossroad, mon gars.

Reprenons dans l’ordre. L’année ? 1964. The Times They Are A-Changin’ et Another Side of Bob Dylan viennent tout juste de sortir. ‘I wanna hold your hand’ et ‘From me to you’ n’en ont plus pour longtemps car, le 28 août, dans un hôtel de New York, les Beatles rencontrent Dylan, justement. Lequel les initie aux charmes de ce que l’histoire désignera plus tard comme la Full Camberwell Carrot--. Et déjà les Lafayettes incendient le Deep Old South. Et déjà KID LOCO a fait l’expérience du feu, des flingues, de la poudre, de la gnôle et des filles. Du côté de la Tamla Motown, c’est une sorte de bizutage. Les mecs ne sont pas des saints, mais personne n’oblige personne, après tout. N’empêche, on envoie la bleusaille au carton : interpréter deux ou trois chansons avant que les Lafayettes montent sur scène. Vedette américaine ? Tu parles. Les lascars qui arrivent à tirer leur épingle du jeu auront droit à une session dans les studios fameux. Alors autant dire qu’on se bouscule davantage qu’à l’usine ou chez l’Oncle Sam. Le jour où il entend le ‘I Want You’ des Lafayettes, Willie Dixon est ébahi ! " Du pur ravissement, se rappelle LOCO. Willie n’en croyait pas ses oreilles. "

Mais reprenons dans l’ordre. Le 25 juillet 65, après trois jours d’auto-stop, Kid Loco arrive au festival folk de Newport. Il est censé y retrouver un des roadies des Lafayettes, son vieux complice Cash - Johnny Cash. Ce jour-là, il y a de l’électricité dans l’air. Dylan sort de scène effondré, il vient de se faire huer par le public folkeux. Motif ? Il aurait trahi la cause acoustique. Hilares, LOCO et Cash lui collent dans les bras une Fender Stratocaster. Qu’il remonte donc sur scène, lui intiment-ils, et que ça saute. Et dès lors, plus rien ne sera jamais pareil. A la fin de cette même année 1965, Bob Dylan hésite à nouveau. Sur le porche, devant sa bicoque, LOCO écoute en silence. Parfois un chacal hurle entre les troncs de mesquite. Et Dylan, de sa voix nasillarde : " J’ai trop de chansons, et des chansons trop longues pour tenir sur un seul album. "

Le vent colérique du sud se lève. Mais lorsque l’aube point, Dylan soulagé repart. Quelques mois plus tard, en 1966, c’est la sortie de  Blonde on Blonde, premier double album de l’histoire du rock, et dernier volet de la trilogie électrique.

Dans les faubourgs bigarrés d’un Londres frétillant, Mick Jagger et Keith Richards ne cachent pas leur admiration pour LOCO. Les journées raccourcissent, c’est déjà l’automne. Kid Loco chantonne un air vicieux. Jagger marmonne dans sa barbe : " Les impératifs commerciaux ont toujours fait du bien à la musique populaire ". Après un long silence, LOCO rétorque: "  A l’époque du punk ou du Velvet le rock sera une avant-garde . " Au fil des soirées, LOCO et les Rolling Stones n’auront de cesse de se piquer et se refiler bonnes et mauvaises adresses, filles douteuses et lectures prohibées, dealers et chemises à jabots.

Andy Warhol, lors de ses rares escapades hors de Manhattan, ne manque jamais une occasion de rendre visite à LOCO. LOCO a promis. Et promesse il a tenu. Mais reprenons dans l’ordre. L’arrière grand-tante du batteur des Lafayettes, décédée en 1959, a laissé en héritage un vaste entrepôt. New York, 47 ième rue. Sauf qu’évidemment, aucun des Lafayettes n’est pressé de quitter son sud natal pour régler l’affaire. LOCO n’est pas du genre à dire non. Exécuteur testamentaire par la force des choses, le voilà au seuil d’un lieu improbable : salle de poker, maisons close au luxe suranné, fumoir d’opium (Chinatown n’est pas loin). Dès 61, LOCO veut reprendre la route. Et de céder l’ensemble immobilier au futur " pape du pop art. " Un bail commercial pour 99 ans, renouvelable tous les 6 ans, sans reprise. Bientôt les murs de la Silver Factory seront couverts de papier alu. Après la transaction, les deux hommes gardent le contact. En 65, de passage à New York, KID LOCO invite Andy Warhol au Café Bizarre. Son ami Lou ‘Coney Island Baby’, fan lui aussi des Lafayettes, s’y produit avec son groupe, le Velvet Underground. Ce soir-là, on subit une version rêche de ‘My Way’ , titre fétiche des Lafayettes, s’il en est. Une pluie tiède imbibe New York. Les camions bringuebalent sur Broadway, mais le Village pulse encore à l’heure des speakeasy. Ni Warhol ni Lou Reed n’oublieront cette soirée.

God Save the Queen’ souffle LOCO aux jeunes voyous qui éclusent mousses sur mousses dans une cave insalubre. Retour dans la vieille Angleterre. Londres se recroqueville dans une grisaille fouettée par un crachin têtu. Les Sex Pistols opinent nerveusement. Tout le monde est à cran. Il est temps de faire sauter toutes les vieilleries, de passer à autre chose. Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre. Johnny Rotten est avachi sur un canapé miteux. LOCO chantonne ‘My Way’.

Qui dit locomotion dit carburation, frottements, déplacements. Mouvement électrique et à vapeur. Or s’il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas non plus de vapeur sans vape. Mais reprenons dans l’ordre. Contrairement à ce qu’insinue la rumeur, le chauffeur des Lafayettes a toujours été le petit frère du guitariste. Au demeurant, il est le seul dans tout le comté à posséder une camionnette. Et c’est ce qui va faire la différence. Ledit petit frère a coutume de travailler chaque été dans une papeterie du Haight Ashbury. Sauf que cette fois-ci, les Lafayettes sont en tournée. LOCO n’est pas du genre à dire non. Il accepte de dépanner. Et se cogne tout le trajet en auto-stop, heureusement accompagné de son vieil acolyte Jerry Garcia. Celui-ci sévit déjà au sein du Grateful Dead. C’est un été doux, le ciel est clair, le vent du large souffle sur la Baie de San Francisco. LOCO, ravi, se retrouve donc à vendre journaux, magazines, mais aussi taille-crayons, gommes, et feutres aux gens du quartier. Un beau jour se présente à la boutique un type en costume gris, un certain monsieur Graham. " Bill pour les intimes, " lance-t-il à la cantonade. Graham achète tant de buvards que la rupture de stock menace. Ce qui n’échappe pas à l’œil aguerri de Jerry. Quelques semaines après, Bill Graham deviendra le manager officiel du Grateful Dead. Et trois décennies plus tard KID LOCO reviendra au Filmore West de San Francisco pour, avec panache, s’y casser le bras.

LOCO invente le scratch et popularise définitivement le sample. Le premier album de Public Enemy sort en 1988. Mais reprenons dans l’ordre. Au milieu des années 1980, à la demande de ses deux copains Chuck D et Terminator X, eux aussi admirateurs des Lafayettes, LOCO accepte de retaper un vieux studio. Il commence par les peintures, enchaîne par l’installation électrique. Il se retrouve finalement à puiser dans une improbable collection de disques rayés. ‘Don’t believe the hype’ rappelle-t-il à ses amis.

Mais une fois de plus, c’est l’appel de la route. En Hobo avisé, LOCO se glisse à la nuit tombée dans un wagon de marchandises et quitte Detroit. 72 heures plus tard, arrivée à Seattle, terminus, tout le monde descend. Exténué, sale, fiévreux, il cherche un endroit où se doucher. Il pousse la porte du studio Sound City. ‘Come as a friend’ lui lance Kurt Cobain. De fil en aiguille LOCO propose au blondinet une lampée de sirop pour la toux (un flacon de Hycomine). Nirvana commence tout juste l’enregistrement de son deuxième LP. LOCO hausse modestement les épaules. Nevermind sort quelques mois plus tard.

Le moment venu, Spector saura apprécier l’art ‘à la LOCO’ de repérer les aigles dans le ciel. De son côté, Otis Redding apprendra de LOCO à surprendre les loups au crépuscule. Une fois de plus Daft Punk insiste à genoux, quémandant humblement un remix. Las ! " Rester sur place ne fait du bien à personne, " argumente LOCO entre deux hommages rendus à la Full Camberwell Carrot. Idem pour Phil Collins, Elton John, Sting et Bjork. Elle aussi supplie pour être remixée par le Maître. " Adieu et Thank you very much " ricane LOCO, déjà loin. 

Part 2. L’HISTOIRE vraie selon KID LOCO : La pute et le mac.

" Iceberg, you were an angel not to forget my medicine " Otis Tilson à Iceberg Slim.

Le sergent pionce, c’est la pleine lune et le Messie se rappelle l’histoire exemplaire de
KILL YOUR DARLINGS, telle qu’elle fut susurrée par Papa Loco, un matin de décembre, devant la cafetière.

COCAINE DIANA : le soldat signe un pacte avec le diable. Le diable est pris à son propre piège.
LUCY'S TALKINGS : la fiancée est l’héroïne. Comment refuser le baiser voluptueux du smack ?
HORSETOWN IN VAIN : elle s’envole à cheval, c’est le tourbillon.
THREE FEET HIGH REEFER : alors notre héros roule et fume. Il fume et roule tant que le sergeot lui tombe sur le paletot. Le juge sévit, la sentence tombe.
A LITTLE BIT OF SOUL : la fiancée va mal. Lui espère tant le retour au calme.
I CAN'T LET IT HAPPEN TO YOU : il faut réagir, se dit-il
GYPSIE GOOD TIME  : mais désormais la fiancée vend ses charmes.
HERE COME THE MUNCHIES : un jour de fringale, notre gaillard lève une nana dans la rue.
GOING ROUND CIRCLES : or cette nana… Oui, c'est elle ! Que faire d’autre, sinon s'enfermer ensemble et tutoyer les étoiles jusqu’à l’extase ?
I WANT YOU : au petit matin, pas question d’aller a turbin. Ils resteront au lit jusqu’à la fin des temps.

 Part 3 . L’HISTOIRE véridique de KID LOCO: punk rock, rythme et blues.

I know your hips / I know your zips / I kissed your lips " Kid Bravo.

Seigneur, pitié ! C’est pire que braquer une banque. Un type capable d’écrire des choses comme ça a pris la tangente pour de bon. " I know your hips / I know your zips " ? ! Le Diable a déboulé dans sa cuisine et s’est envoyé tout le poulet. Il ne faut pas laisser faire.

Pour le reste, que dire, si ce n’est que les pires rumeurs sont strictement véridiques ?

Dans les années 1980, Kid Loco cofonde effectivement le label alternatif Bondage (Béruriers Noirs etc)

Dans les années 1990, KID LOCO est au cœur de deux formations sous influence hip hop, trop en avance sur leur temps : Catch My Soul, précédé de Mega Reefer Scratch qui, notons-le, sort en même temps qu’IAM et NTM.

KID LOCO auteur, compositeur, producteur, est également DJ. Affirmatif. Plaidoirie circonstanciée de l’intéressé : " On m’a demandé de faire le DJ, alors je me suis acheté deux platines Techniks, encore plus de disques et j’ai fait le DJ all around the world. "

En outre, KID LOCO a monté son propre label : Royal Belleville. A noter, en prévision pour l’année 2002, la réédition oh combien attendue du mythique Godchild.

En préparation également : la bande son de Delta State, une série à épisodes signée Douglas Gayeton.

KID LOCO, grand remixeur devant l’éternel. Exact. Plus de 60 remixes (dont Pulp, St Etienne, Talvin Singh, Mogwai, Departure Lounge...) " Le remix, déclare LOCO, c’est la meilleure école pour un producteur ".

Derrière l’épais nuage aux mille reflets que diffuse la  Full Camberwell Carrot , le bluesman LOCO ne cache pas son admiration pour certains de ses pairs : " Docteur L et Howie B sont mes deux héros modernes… Et maintenant Sebastien Tellier arrive, alors finie la rigolade, on va pouvoir passer aux choses sérieuses. "

Composé initialement à deux guitares acoustiques tricotées sur des boucles de percussions, chaque titre est livré à l’arrivée dans un écrin soyeux. Au menu, pluie de cordes ou éruption de cuivres. Tapis moelleux de claviers ou filet d’harmonica. Kill Your Darlings met en scène deux interprètes hors pairs. Le chanteur anglais Tim Keegan  (Departure Lounge), dont le timbre fait vibrer quatre décennies de rock’n’roll crasseux ; lequel Keegan assure également certaines parties de guitares. Quant aux chœurs et à la voix féminine, on les doit à Louise Quinn (Quinn), chanteuse de Glasgow, versée dans les miaulements célestes et la magie noire. Une poignée de musiciens triés sur le volet apparaissent sur  Kill Your Darlings. Leurs noms sont à retenir, j’interrogerai en fin de séance. Alex Bonnie (Cornu) : basse. Guillaume Méténier (Seven Dub, Tanger) : claviers. Erik Jansson : (Jay Jay Johanson) : harmonica. Kid Loco : guitares, basse, claviers, percussions, programmation, harmonica.

Les bottes en lézard crissent dans la poussière. Les yeux plissés, le pétard encore fumant braqué vers l’ouest, KID LOCO adresse un sourire narquois au Seigneur, puis fourre la bible dans son slip.

Papa Loco peut reposer tranquille, l’héritage des Lafayettes est en de bonnes mains. Il y a ce que LOCO nous dévoile, et puis ce que LOCO nous cache. Tout ce qu’il sait mais ne dit pas. Après tout, comme le suggérait Slim le pimp, tout est histoire de partie visible et de partie immergée, non ?

" … Je peux même acheter du hard rock, déclare LOCO. Quand je suis à Londres, je vais dans les bacs nouveauté pour mes sets de DJ. Comme je voyage beaucoup, je vais dans les solderies. Au Canada on trouve des trucs de easy listening ahurissants… En Australie il y a beaucoup de jazz. Tu me mets devant un bac country, j’achète ! " A défaut d’être synthétique, Kill Your Darlings est un album de synthèse. LOCO a su écouter le blues, capter, apprécier, démonter, intégrer, remonter selon sa vision insensée. Au finale, voici une musique neuve, entièrement tournée vers demain. D’autant plus farouche et ironique qu’elle a digéré les bases et le contexte de sa naissance et de son développement. Un SON qui a su prendre ses distances avec les tics déjà figés de la prétendue ‘modernité’.

10 titres, pas un de plus, dont deux instrumentaux insolents de six minutes, une reprise somptueuse et quatre standards absolus. Kill Your Darlings n’est pas seulement un GRAND album. C’est un disque clé qui nourrit une réflexion nécessaire sur l’histoire de la musique populaire. Kill Your Darlings s’insinue comme un air langoureux dans le luxe fétide du bordel. Une mélodie irrésistible dans le velours capitonné de nos vies tordues. Une musique de la frontière, poisseuse et belle comme un dernier verre sur le comptoir d’un honky tonk. Lumineuse comme le soleil se lève à l’horizon sur les cactus.

Le blues et le rythme Le rythme et le blues. Après le Mississippi, Londres, Detroit, Chicago, Manchester, Seattle, et Londres encore. . . Retour à Belleville.

Kill Your Darlings est le premier album du nouveau millénaire.

Allez en paix.

Nicolas Richard, / sept 2001.