‘Saint-Etienne - Kid Loco…
les désastres d'une entente’
Benicassim – été 2002 – Nicholas Cendrowicz

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« Pourrais-tu me trouver du pétrole pour briquet ? »
Je ne savais pas quoi répondre. Je m’apprêtais à interviewer Kid Loco, et la demande me paressait tellement incongrue.
« Tu vois, on est coincé à l’intérieur du site du festival, et on en a besoin. Tu ne peux pas m’en trouver ? ».

J’en trouve. Je suis à Benicassim, peut-être le meilleur festival d’Europe : c’est quasiment confidentiel, et il n’y a que du pop (au sens noble du terme), les artistes sont triés sur le volet, sélectionnés par les organisateurs, et ils adorent venir. Le beau temps est (presque) assuré. Cette année et pour la première fois, Kid Loco joue ‘live’. De plus, Saint Etienne, confrères musicaux du Kid, y sont aussi. Cela me permet de questionner le Kid sur ses affinités avec Saint Etienne, mais aussi de coincer Saint Etienne pour savoir ce qu’ils pensent de Kid Loco.

Backstage à Benicassim, avec Kid Loco. Il a son pétrole en main, il est rassuré. Je lui demande comment il explique son attachement à travailler avec Saint Etienne.
« J’avais joué avec eux à Londres il y a quatre ans. La salle était pleine. On monte sur scène, et les ordinateurs ne marchaient pas. Il y avait un bug. Je dis merde… on sort de scène, je remets tout en route. Encore un bug. On arrête, et je joue tout seul un titre avec ma guitare sèche.
J’étais tout seul dans les escaliers en larmes, en train de me dire que ça me faisait chier, c’est nul les computers, je vais les tuer, vive la guitare électrique.
Saint Etienne étaient monté sur scène, et leur manager est venu me prendre par le bras me dire “viens voir”. Je ne voulais pas, mais il m’a traîné. Saint Etienne jouait ‘4:35 in the Morning’. Sarah me montrait du doigt disant que c’était pour Kid Loco – et ils ont joué ma version, mon remix du morceau. C’était vachement agréable. J’étais très fier. »

Tu as beaucoup collaboré avec eux.
« Ce sont des gens avec lesquels il est sympa de travailler. La première fois qu’ils m’ont demandé de travailler avec eux, c’était très rapidement après mon premier album. C’était l’un des premiers remixes qu’on m’a demandé, et j’ai dit oui : j’étais un grand fan de leur premier album. J’ai choisis un titre (‘4 :35 in the Morning’). Puis ils m’en ont demandé un deuxième. Ils m’ont donné un titre qui collait vachement bien (‘Mr. Donut’).
Après je les ai rencontrés à Paris, où ils venaient faire les DJ (avec Sarah en garde du corps). Je leur ai fait écouter mes remixes, et ils étaient super fans. En plus, j’adore la voix de Sarah. J’adore les voix des filles en général, surtout des voix éthérées comme la sienne. »

« On m’a proposé de faire un truc (la reprise de ‘The Man I Love’) pour la compilation ‘Red Hot and Groove’, mais on m’a proposé de la faire avec la meuf des Cranberries. A la place, je l’ai fait avec Sarah. C’était la première fois que j’ai fait un truc en studio avec elle. J’ai fait un play-back assez simple, et en trois prises c’était magnifique. »

« Ensuite, j’ai tourné avec eux aux USA (la tournée ‘Good Humor’). Leur manager a volé mon herbe, et je me suis cassé le bras dans les escaliers en courant après. Donc j’ai un rapport ‘haine – amour – accident’ avec eux. Par exemple, le seul set DJ que j’ai annulé à cause de l’Eurostar qui n’est jamais parti avait lieu à Londres en leur compagnie. Aussi, le seul concert live annulé était avec eux car mon matériel ne marchait pas. Leur manager dit qu’on se porte malheur. »

Saint Etienne confirment: ils aiment beaucoup travailler avec Kid Loco.
Sarah : « Nous l’aimons beaucoup. Mais nous sommes un peu nerveux. On dirait qu’il est maudit – on l’appelle Kid Broke-o (‘Kid Cassé’): il est parti en tournée avec nous et toutes sortes de choses se sont passées. »

Kid Loco continue (quand même !) à travailler avec Saint Etienne. Il a remixé un titre du nouvel album, ‘Stop and Think It Over’.
« Ca ne sortira pas sur l’album. Ce n’est pas vraiment un remix – ils m’ont donné une version démo, que j’ai refait avec Tim Keegan, de Departure Lounge. Les filles font les chœurs : “Could you be my lover”, et il répond “oui, peut-être”, donc j’en ai fait un duo là-dessus. C’est très très pop. »

J’ai l’impression que les deux groupes partagent une même vision. Tous les deux créent leur propre univers, un monde fantaisiste et très différent de la réalité parfois triste, insistant beaucoup sur les détails.
Kid :
« Nous avons une vision de la pop music qui nous satisfait, elle est très pure. Ce n’est pas du pop music dans le sens péjoratif du terme. C’est facile d’accès : tu n’as pas à y penser.
J’ai choisis d’être fan du rock, mais je peux tomber amoureux de chansons pop, dire “tiens ça j’aime”, ou “ça je n’aime pas”. Et je ne peux même pas le défendre. Je suis un super fan de Adam and the Ants, mais je ne pourrais jamais dire pourquoi.
J’aime bien voir une nana avec une attitude rock. C’est aussi ce que j’aime avec Saint Etienne. Il y a les deux mecs qui ont une vision très pop, puis il y a Sarah, la chanteuse, qui a une interprétation qui est saisissante. »
Sarah ajoute que Kid Loco est très cinématographique dans ce qu’il fait. C’est vrai que les deux ont une vision visuelle de la musique, Saint Etienne avec une musique très évocatrice. D’ailleurs, Saint Etienne avouent qu’ils voudraient faire plus de projets cinématographiques.
Quant à Kid Loco, il créent des albums en tant qu’histoires / scénarios : il est le réalisateur du disque. Et “Kill Your Darlings” est un album qui raconte une histoire.
« Tout mes disques sont des albums concepts. Ils racontent une histoire. Un disque sans histoire est un disque chiant. Une collection de chansons, un ‘best-of’, c’est chiant. Celle-ci est une histoire d’amour avec de la drogue. »

En plus, l’une des tâches du réalisateur est de choisir son personnel, ses collaborateurs. Tu as trié sur le volet certains artistes pour participer à ce disque. Pourquoi les avoir choisis ?
« Parce qu’ils étaient présents à ce moment-là. Comme j’étais avec Tim Keegan, j’ai dit “Tim tu chantes”. Un autre group, Quinn, m’a demandé des remixes, et j’ai demandé à la chanteuse, Louise, de chanter. Si Saint Etienne m’avait demandé un remix une semaine avant, ça aurait été Sarah qui chantait dessus. D’ailleurs, j’espère que je ferais un autre disque avec Sarah.
C’est plus simple de les faire comme ça. Très spontanément. C’est chiant de planifier : je vais prendre tel chanteur parce qu’il est numéro 1, lui il est numéro 18, sur ce marché-là, et en Grèce je vais prendre tel chanteur grec... »

J
e demande à Sarah si elle aurait voulu chanter sur l’album de Kid Loco.
« Ah, c’est très gentil. Mais ça aurait été un désastre. Le studio aurait flambé, avec les master… »

J’insiste sur les parallèles entre les deux artistes. Une autre est leur imagination. Quels sont les artistes (c’est une question tout à fait hypothétique) avec lesquels vous aimerez travailler si vous aviez les moyens ?
Kid Loco :
« J’ai plein d’idoles, des gens que j’adore depuis que je suis tout petit. Patti Smith, Primal Scream, les Rolling Stones, les Beatles, AC/DC, Andy Weatherall. C’est faisable avec tout le monde. Mais est-ce que ça vaut le coup ?
Il faut que cela se fasse naturellement, sinon cela ne se fait pas. C’est plus facile si les gens te demandent. Je voulais faire un titre avec Patti Smith. Je lui ai fait une lettre, je n’ai pas reçu de réponse. Je dois attendre deux ans ?
Le meilleur groupe du monde pour moi, c’est the Clash. Je les ai vus quand j’avais 13 ans. J’ai rencontré Mick Jones – c’était tout prévu. Je me suis retourné, il était derrière moi. Et je ne voulais pas le voir : c’était un nain, les cheveux dégueulasse, plein de drogue, bourré. Ce n’était pas Mick Jones : Mick Jones est sur scène, il est beau. »

Ne pas vouloir de rencontrer ses idoles, de peur qu’ils vous déçoivent est une caractéristique d’un vrai fan. D’ailleurs, c’est une peur qui est partagée par Saint Etienne:
Pete : « Je suis un peu jaloux de Starsailor, qui ont travaillé avec Phil Spector. Même si ça devrait être une expérience terrifiante!
Bob : J’aurais voulu travailler avec des producteurs comme Phil Spector ou Joe Meek, si c’était il y a 30 ou 40 ans. C’est parfois décevant de rencontrer ses héros. Surtout quand ce sont des allumés!
Pete : Je voudrais travailler avec Wes Anderson, le réalisateur de cinéma.
Sarah : Ou Vincent Gallo – même s’il paraît qu’il est un peu fou… »

Puis ils doivent partir : leurs concerts les attendent. Et le public espagnol en raffole. Kid Loco joue essentiellement des morceaux de ‘Kill Your Darlings’, et les rend plus organiques, chauds, pour un festival en plein air. Tim Keegan (également présent avec son groupe, Departure Lounge) y ajoute sa voix et sa guitare sèche. Kid lui-même est déchaîné. Il est partout sur scène à la fois, et ne peut pas rester immobile.

A la fin, je découvre ce qu’il voulait faire avec l’essence. Il rejoue la fameuse scène de Jimi Hendrix à Monterray, asperge la batterie (et non pas une guitare, comme avait fait Jimi) et l’allume. C’est une vision d’anthologie, à la fois respectueuse de l’original, mais en la détournant, la modernisant. C’est une mise à jour (mais avec un brin d’humour et d’ironie) d’un moment intemporel.

C’est, en fait, un moment parfaitement Kid Loco.


Sarah Cracknell (Saint Etienne)